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François Ascencio : “ ce qui me séduit dans le produit Kélian, c’est le spectre large des possibilités ”

François Ascencio est le nouveau responsable de la création chez Stephane Kélian. A ce titre, il a la haute main sur la chaussure femme et homme comme sur la maroquinerie qui représente désormais un axe de développement de la marque. Il nous livre ici ses réflexions.

  • Comment remplace-t-on un homme comme Stephane Kélian qui a donné une forte identité à la marque ?
  • François Ascencio : Remplace-t-on vraiment quelqu’un… Chez Stephane Kélian, j’ai emmené un peu de moi-même, de mes envies, de mes goûts, mais en veillant à préserver l’esprit de la maison. J’ai des cartes en main et je joue à abattre des atouts selon les collections. On est en pleine schizophrénie ! Mais on n’entre pas par hasard dans un produit comme Stephane Kélian que j’ai connu à son origine, qui a nourri mon imaginaire et ma culture.

    Qu’est-ce qui vous séduit dans le produit Kélian ?

    F. A. : Son ouverture d’esprit en dépit de sa forte identité. Je suis dans un couloir, avec des portes de chaque côté que j’ouvre pour y laisser entrer de l’air et de la lumière. Cela dit, chez Kélian, il existe un postulat : le tressé, absolument incontournable, surtout l’été. Pour l’Eté 2000, différents types de tressés, unicolores ou multicolores, seront déclinés sur une vingtaine de lignes. 

    Mais depuis plusieurs saisons, une nouvelle famille de produits a fait son apparition et grossi jusqu’à atteindre près de 40% de la collection : le " sport-chic ". Son succès a été et demeure phénoménal, avec notamment un mocassin ville monté sur un bloc rappelant les semelles micro des chaussures de sport. Avec une singularité : Kélian a géré ce bloc sport en l’habillant de peau assortie à la tige. Nous nous efforçons de développer ce principe collection après collection en ajoutant à cette famille de produits des éléments nouveaux, selon l’envie du moment. Ce " sport-chic " est devenu chez nous un produit à part entière et, je le crois, s’est imposé dans la réflexion de tous les gens de mode. 

    Stephane Kélian, qui avait rencontré des difficultés, est-il toujours un leader de mode ?

    F. A. : Oui, si l’on en juge par le succès de ses " sport-chic " et les nombreuses copies qu’ils ont suscitées. Et l’on sait qu’ils éveillent beaucoup d’intérêt en Italie.

    Justement, que vous inspire l’engouement actuel pour les marques italiennes ? Le succès de Prada vous paraît-il justifié ?

    F. A. : Le succès de Prada est tout à fait justifié car cette maison s’est donnée tous les moyens de la réussite, en donnant tout d’abord carte blanche à son directeur artistique. Leur dessin violent et novateur est puissamment appuyé par le marketing, garantie de succès.

    Et en France ?

    F. A. : Il s’y passe des choses intéressantes dans la mode chaussure depuis quelques années avec l’arrivée de stylistes comme Pierre Hardy, Alain Tondowski, Rodolphe Menudier… Les habitudes de consommation changent, qui font la part belle au confort, à la créativité, une évolution sans doute irréversible. Et j’observe aussi un mouvement vers la mixité des produits : homme-femme, depuis la sandale et le mocassin ville jusqu’à la chaussure d’inspiration sport. La même chaussure pourra peut-être, dans l’avenir, être achetée indifféremment par un homme ou une femme. 

    Les fabricants du Choletais ont négocié un virage et se piquent de créativité. Qu’en pensez-vous ?

    F. A. : Contrairement au Romanais où nombre d’entreprises familiales ont disparu pour n’avoir pas senti dans les années 60-70 que le vent tournait et qu’il leur aurait fallu faire de la mode, les fabricants du Choletais ont compris cette nécessité de faire appel à des stylistes qui confèrent à leurs produits une véritable identité. Ils apportent ainsi leur contribution à la mode. J’en suis ravi.

    La mode au tournant du siècle vous séduit-elle ?

    F. A. : Je constate non sans plaisir que l’on sort du minimalisme pur et dur pour retrouver une fantaisie, une sorte de folie débridée, bref une vraie création. Le minimalisme conduisait à une impasse. Les collections Hiver 1999/2000 du prêt-à-porter féminin sont empreintes de délire dans les matières et les couleurs. C’est réjouissant. Tout le monde attendait le tournant des collections de l’an 2000, ayant en tête une vision froide de la modernité telle que nous l’a montrée en son temps un film comme " 2001 l’Odyssée de l’espace ", avec des gens habillés de jersey. Il se passe en réalité autre chose, et les nouvelles matières ne sont pas ennuyeuses.

    Vit-on une époque contradictoire en matière de mode ?

    F. A. : Il n’y a aucune logique ni contradiction non plus dans la mesure où la mode est contradictoire par nature. L’esprit humain aime à brûler ce qu’il a adoré mais revient sans cesse à ce qu’il a aimé (cf. le hippie chic cette année). La mode reste surprenante ; elle est un vampire qu’il faut alimenter en permanence en sang neuf, apporté par les générations montantes. q

     

  • Propos recueillis par Philippe Gilles
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    ENCADRES

    ITINERAIRE

     

    De Robert Clergerie à Stephane Kélian

    François Ascencio commence sa carrière chez Robert Clergerie où il entre en 1985 à l’issue de sa formation à l’AFPIC. Styliste dans l’équipe pendant quatre ans, il prend la direction du style pour l’ensemble des produits : Robert Clergerie, Joseph Fenestrier (homme), et la maroquinerie, à l’exception d’Espace qu’il a cependant contribué à lancer. Neuf ans plus tard, il part et crée avec Hélène Frain, également styliste chez Robert Clergerie, un bureau de style à Paris baptisé énigmatiquement Double Aa. Les deux associés en font un laboratoire de création où l’avant-gardisme a force de loi. Ils travailleront pour des gens aussi différents qu’Isabel Marant, Christophe Lemaire, Grés… mais aussi Calvin Klein à New York où François Ascencio restera plus de deux ans, en charge avec Hélène Frain du programme chaussure homme et femme. A son retour à Paris (son associée restant, elle, à New York), il reprend en parallèle au produit Double Aa ses activités de bureau de style, oeuvrant notamment pour La City dont il crée la ligne d’accessoires. Enfin, en février dernier, après quelques mois de présence dans le bureau de style du fabricant romanais, il prend officiellement la succession de Stephane Kélian qui souhaitait mettre un terme à son activité.

    François Ascencio a, outre ses responsabilités de création, un droit de regard sur l’image de la marque (visuels publicitaires, catalogue).

     

     

    La " femme Kélian " 

    Depuis quelques saisons, Stephane Kélian s’efforce de renouer le dialogue avec ses clientes via un catalogue saisonnier. Les premiers mettaient en scène des femmes dans lesquelles elles ne se reconnaissaient pas. François Ascencio et son équipe ont donc réfléchi à ce que pouvait bien être la " femme Kélian ". Au bout de cette quête s’est imposé un mannequin emblématique de la décennie 80, Anne Rohart, qui réunit les caractéristiques de cette cliente type telle que Stephane Kélian l’imagine : elle est moderne, imaginative, amoureuse, sophistiquée. François Ascencio souhaite la permanence de sa présence dans le catalogue pour assurer une continuité et créer une atmosphère.